
Le Ricard tomate désigne un mélange de pastis Ricard, d’eau fraîche et de sirop de grenadine, dont la teinte rosée rappelle la couleur de la tomate. Malgré son nom, la recette ne contient aucun jus de tomate. Cet apéritif occupe une place singulière dans le répertoire des boissons anisées françaises, à la croisée d’une tradition provençale et d’un usage populaire de comptoir qui s’est transmis de génération en génération.
Pourquoi le pastis Ricard se trouble dans l’eau : le mécanisme de l’anéthol
Avant d’aborder la variante tomate, il faut comprendre ce qui rend le pastis si particulier au moment du service. Le Ricard est élaboré à partir d’anis étoilé, de réglisse et de plantes provençales. Ces ingrédients libèrent une molécule appelée anéthol, soluble dans l’alcool mais pas dans l’eau.
Quand on verse de l’eau fraîche dans le verre, l’anéthol forme de micro-gouttelettes en suspension. Ce phénomène, nommé émulsion spontanée, produit le trouble laiteux caractéristique. La température de l’eau joue un rôle direct : plus elle est froide, plus le trouble est dense et opaque.
Ce mécanisme explique aussi pourquoi l’ajout de sirop de grenadine dans un Ricard tomate colore le mélange de façon homogène. Le sirop se disperse dans l’émulsion laiteuse, ce qui donne cette teinte rosée uniforme impossible à obtenir avec un alcool transparent. L’émulsion agit comme un support de couleur, un peu comme un fond de teint liquide fixe un pigment.

Pour approfondir l’origine de cette recette de comptoir, la boisson Ricard tomate fait l’objet d’un récit détaillé qui remonte aux premières décennies de commercialisation du pastis à Marseille.
Ricard tomate et sirop de grenadine : anatomie d’une recette d’apéritif
La préparation du Ricard tomate repose sur trois éléments, toujours dans le même ordre de service :
- Une dose de pastis Ricard versée au fond d’un verre de type tumbler, soit environ un doigt de liquide ambré
- Une cuillère à soupe de sirop de grenadine, ajoutée directement dans le pastis avant l’eau, pour que le sucre se mélange à l’alcool concentré
- De l’eau très fraîche, versée lentement en filet pour provoquer l’émulsion et obtenir la couleur rosée homogène
Le ratio eau/pastis varie selon les habitudes, mais la plupart des usages de comptoir tournent autour de cinq volumes d’eau pour un volume de pastis. Le sirop de grenadine apporte une douceur qui atténue l’amertume de la réglisse et adoucit la note anisée dominante.
Le nom « tomate » vient uniquement de la couleur du mélange, pas d’un quelconque ingrédient à base de tomate. Cette confusion persiste chez beaucoup de consommateurs qui découvrent la recette pour la première fois.
Du comptoir marseillais aux cocktails végétaux : le Ricard tomate comme ancêtre
La tomate en tant qu’ingrédient de cocktail connaît un regain d’intérêt depuis les années 2010, dans une logique de saveurs végétales, salines et acidulées qui tranche avec les apéritifs très sucrés. Le Tomatini, créé en 2010 par le bartender Jimmy Barrat à La Petite Maison (LPM) à Dubaï, est devenu un cocktail signature international largement relayé dans la presse spécialisée.
Ce mouvement repositionne involontairement le Ricard tomate comme un précurseur populaire. Là où les cocktails contemporains utilisent du jus de tomate frais, des eaux de tomate clarifiées ou des gaspachos, le Ricard tomate jouait déjà sur l’idée d’un apéritif évoquant le végétal par sa couleur et son nom, même si la recette restait purement anisée et sucrée.
La différence fondamentale tient au profil gustatif. Les cocktails modernes à base de tomate recherchent l’umami et l’acidité. Le Ricard tomate, lui, reste ancré dans le registre de l’anis et du sucre, avec la grenadine comme seul modulateur de goût. Ce décalage entre le nom et le contenu fait partie de son charme populaire.
Pernod et Ricard : deux pastis, deux approches de l’apéritif anisé
La rivalité entre Pernod et Ricard a structuré le marché des boissons anisées en France pendant des décennies. Paul Ricard lance son pastis en 1932, après l’interdiction de l’absinthe en 1915 qui avait laissé un vide dans les habitudes de consommation. Il adopte le slogan « Ricard, le vrai pastis de Marseille » pour ancrer son produit dans l’identité provençale.
Pernod, héritier d’une tradition plus ancienne liée à l’absinthe, proposait un anisé au profil aromatique différent. Les deux marques ont fini par fusionner au sein du groupe Pernod Ricard, mais les recettes restent distinctes et les préférences régionales persistent.
Le Ricard tomate s’est développé comme variante populaire principalement dans le sud de la France. Les cafetiers marseillais proposaient souvent une rangée de sirops sur le comptoir (grenadine, orgeat, menthe), et chaque combinaison portait un nom :
- Ricard + sirop de grenadine = tomate
- Ricard + sirop de menthe = perroquet
- Ricard + sirop d’orgeat = mauresque
Ces trois variantes forment le trio classique de l’apéritif anisé tel qu’il se pratique encore dans les bars et brasseries du sud. Chacune modifie la couleur et la saveur de base du pastis sans en altérer la structure anisée.

Le Ricard tomate reste un apéritif dont la recette n’a pas bougé depuis sa création informelle sur les comptoirs provençaux. Son nom trompeur, sa couleur distinctive et sa simplicité de préparation lui garantissent une longévité que les cocktails plus élaborés peinent à égaler. Le sirop de grenadine, un trait de sucre dans un verre d’anis troublé, suffit à transformer un pastis en objet de curiosité pour quiconque le commande pour la première fois.